Avec cette page, on découvre le noviciat de l'intérieur, sous forme de chronique. Pas ou peu de photo, du texte, court le plus souvent. L'idée est de raconter
un peu de tout, la vie quotidienne, ce que je ressens, ce que je vis, ce qui me pose question, les joies comme les moments difficiles.
26 juillet, l'arrivée dans la maison, je retrouve par choix la chambre que j'avais occupé en avril lors de notre première rencontre. Je me souviens de ce
week-end: chacun s'est présenté, Esteban nous avait dressé la liste des activités de l'année, les formateurs étaient là. Ce qui m'avait frappé alors était la diversité, tant au niveau des novices
qu'au niveau des accompagnateurs. Différences culturelles, d'histoire personnelle, d'âge aussi. Une communauté de 22 à 76 ans. Sans tomber dans la
caricature, pour connaître un peu certains, je perçois quelques traits :
Ernest, le plus jeune, un garçon assez fin, étonne par sa maturité, vit comme un jeune de son âge dans son époque ce qui peut lui poser quelques difficultés
pour s'adapter aux contraintes d'une vie religieuse. A mon âge on pourrait dire la même chose, sur d'autres sujets. Fabrice, 36 ans, ancien carme, il a donc déjà fait un noviciat, ce qui peut lui
donner à son corps défendant peut-être, la stature de quelqu'un qui sait, qui a du recul, qui a vécu quelque chose de semblable. Sans doute y a t-il un peu de vrai mais ce n'est pas pour autant
que c'est plus facile. Martin, 29 ans, je l'ai vu vivre dans sa communauté à Benicarlo et dans son collège. Il a un charisme impressionnant, mélange de gentil fou furieux et de générosité. J'ai
vu le contact qu'il a avec les élèves, c'est beau. Javier, 38 ans, « ex riche », on a l'impression qu'il a déjà fait 5 noviciats et qu'il connait l'institut comme sa poche. A la fois
tout en rondeur, généreux et posé. Autant chez certains des novices la vocation peu paraître un chantier, autant avec Javier, on peut penser qu'il y a comme une suite naturelle. Mais je me méfie
des impressions. Antonio, l'italien de la bande, 38 ans, il est venu chercher Jésus ici et c'est un leitmotiv chez lui. Je pense à ce que je connais de l'Italie et des romains, les cols dans les
couloirs du métro, les frères en soutane du collège Saint Joseph. Je m'efforce de comprendre mais il me manque des éléments!
L'arrivée comme une grande excitation teintée de méfiance! Tout commence, la chance de créer une communauté, de la construire en y mettant de nous, bien loin
des communautés que nous avons connu respectivement. Le risque d'idéaliser aussi et d'être déçu. On se regarde, on se cherche, on se trompe aussi, la barrière de la langue rend les choses un peu
difficiles: les espagnols n'ont pas vraiment appris le français et le comprennent à peine, les français ont fait des efforts et le maitrise avec plus ou moins de bonheur, l'italien semble à
l'aise même si pour lui il n'y aura jamais de conversation dans sa langue maternelle.
Collado Médiano, le mois que nous y passons, la préparation des repas quotidiens, quitter cet endroit chaque fin de semaine pour retrouver Madrid et sa
chaleur, les repas le soir dehors, les parties de uno, la piscine municipale, les répétitions de chant où parfois les fous-rires viennent, les prières dans cette chapelle étroite et longue avec
sa moquette sombre, la semaine de découverte des énnéagrammes où chaque se range un peu dans un tiroir et se découvre parfois, les messes dans l'église du village avec cet homme un peu déficient
intellectuellement qui dit avant de rester (presque) silencieux pendant la messe: les vieilles doivent aller faire la vaisselle. Les minutes de gloire ou chacun présente au reste du groupe un
bout de sa vie, la sortie à l'Escoriale. Je me sens parfois perdu dans l'espagnol mais je fais face. Je commence une lecture approfondie de la bible. Je trouve un rythme de communication avec la
France, la famille et les amis.
Mercredi 8 septembre. Premiere sortie sous le drapeau de Sant'Egidio. A l'origine, il y a un lycéen, Andrea Riccardi, un jeune italien de 1968, à Rome un
jeune d'après le concile vatican II. Il est croyant, il veut comprendre et vivre l'Evangile. Avec ses amis, il veut changer son coeur pour changer le monde. Ils partent aider les pauvres de
la ville. C'est bien plus que vivre l'Evangile dans ses actes, c'est une histoire d'amitié avec les pauvres. 40 ans après, même s'il y a des gens pour qui l'eglise et les cathos sont au
choix des bourgeoises des beaux quartiers qui envoient leurs enfants à des cours de piano dans les grandes villes ou une tribu de vieilles dames qui se retrouvent le dimanche matin à la messe à
un moment où la jeunesse dort encore, Sant'Egidio existe toujours.
Je suis avec eux se soir. Il y a des caddies au tissus écossais rouge ou vert, comme celui des vieilles dames.Il est 8 heures du soir. Mais à côté de moi,
il y a un jeune homme, tout juste papa, une dame qui a travaillé toute la journée dans une entreprise, un groupe de jeunes profs. Dans leurs sacs il y a de la soupe, des bocadillos, des
madeleines, du jus d'orange, des fruits.
La soirée commence par des vêpres, une demi heure de chant une lecture de l'évangile avec un commentaire particulièrement interessant. Il n'y a pas de
prêtre, on est entre nous.
Nous marchons dans la rue. Je vais à la rencontre des gens sur ma tournée: les prostituées de la ville. Saluer, serrer des mains, faire la bise,
appeler Nathalie ou Anastasia par son prénom, écouter Luis qui doit avoir la quarantaine et connait bien le quartier, servir une soupe chaude ou un chocolat chaud, prendre
dans ses bras ce bout de femme qui s'use dans la rue.
Matthieu 25,35-36:
J'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger, et vous m'avez
accueilli ;
j'étais nu, et vous m'avez habillé ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi
!'
Je suis dans le métro, je retourne au noviciat, j'ai 40 ans, que n'ai-je pas fait depuis 40 ans pour cette femme qui n'a rien? Avec quelles valeurs ai-je construit
mon existence jusque là?
Le lendemain, lire Luc 6,27-38. Aimer sans retenue, tous et se donner.
Premières
divergences de vue, conflits, mots un peu appuyés. Tout ne marche pas comme sur des roulettes parfois. Le caractère un peu individualiste de l'un dérange, les idées de tel novice ne sont pas
partagées par les autres, parfois les difficultés de compréhension liées à la maîtrise de la langue s'en mêlent. Mettez dans une marmite une poignée de 6 passionnés avec 3 formateurs qui
finalement ne le sont pas moins, agiter avec quelques sujets propres à faire bouillir la flotte et vous obtenez cette soupe espagnole que nous sert Conchi regulièrement: Un truc huileux,
improbable, manquant parfois de sel ou de poivre, avec des surprises dedans, genre nouilles molles, morceaux de viande ou oeufs en miettes. Au final, c'est chaud, nourrissant, surprenant et
varié.
Exemple de quelques sujets que l'on se sert à la louche (avec bonheur) ces temps derniers:
Au hit parade des sujets les voeux mais avec en tête le voeu de chasteté et celui de pauvreté. Pour l'instant le voeu d'obéissance ne passionne pas les foules.
Normal, dans la marmitte, il n'y a pas encore de vrai chef, celui qui demande à un frère d'aller ici ou là. Le monde est à nous les frères! Grandes discussions pour savoir si on vit vraiment
ce voeu de pauvreté (il semble que le résultat est insuffisant, peut mieux faire!).
Pour ce qui est du sujet brûlant de la chasteté, chacun y va de son frère qui lui a dit qu'il a fauté, pour dire que ce n'est pas facile et que sur une vie, bon, il
n'y a pas péril en la demeure. Tout cela restant très théorique. Il ne semble pas y avoir de fondamentalisme en tout cas mais un certain pragmatisme teinté d'exigeance. C'est rassurant sur l'état
de santé de la troupe.
Il y a bien eu des "bricoles" pour passionner dans certains cours de Joël comme la question de l'habit. Officiellement, il y a un habit chez les frères, que l'on
nomme du doux nom de soutane, elle est noire et comporte un rabat blanc. Il se dégage un consensus presque unanime (ah l'italie qui court toujours après des traditions un peu vieillotes)
pour la mettre au rebut. Pour la remplacer par quelque chose.
Bref, s'il y a parfois de la vie, il n'y a que la maladresse qui casse les assiettes et quoi de plus humain! Les certitudes, il n'y a pas d'âge pour en changer! Je
participe à tout ça même si je casse plutôt des verres et j'apprend à vivre en communauté. C'est sans doute tout ce que m'apporte de vivre au quotidien avec ces frères qui me fait
avancer et grandir. Je prends parfois des claques dans la figure, sur ce que je suis comme sur ce que je ne suis pas, sur la communauté idéale que je voudrais vivre ici et sur ce
qu'elle ne peut pas être.
C'est comme le mariage, au début c'est génial et après on doit vivre avec ce qu'il ne peut pas être et aimer davantage encore ce qu'il est. Ma communauté, je dois
l'aimer dans ce qu'elle peut avoir de plus difficile, dans ce qu'elle a de meilleur et je dois faire le tri dans mes désirs entre ceux qui sont à coté de la plaque et ceux qui sont de bons
ingrédients pour donner du goût. Bon appetit!
Jeudi 18 novembre. Hier, comme tous les mercredi soir, Sant-Egido, nos tournées dans la ville. D'abord la célébration,
toujours la même, les mêmes chants, la même musique, la même litanie des saints. Puis le passage par le local pour répartir les sacs, la soupe, les bocadillos, le chocolat chaud et le reste. Nous
partons en métro pour aller jusque Gran Via parce que Eva, une des volontaires qui est toujours sur le même tournée que moi, est enceinte jusqu'aux yeux et qu'on veut lui épargner un peu de
marche. Elle accouche en janvier. Il fait froid, il y a plus d'hommes ce soir, les filles travaillent peut être, ce que je leur souhaite pour qu'elles puissent gagner de l'argent. Il y a un
homme, c'est la première fois que je le vois, il s'appelle Youssef, il doit avoir entre 30 et 40 ans, il vide son sac. Nous repartons au bout d'un certain pour continuer la route à la rencontre
de Luis et des autres. Dur de quitter cet homme qui vient de nous raconter qu'il a perdu son boulot, son logement, ses papiers à cause d'une affaire qui l'a mené en prison pendant 7 mois pour
quelque chose qu'il n'avait pas commis. Et aujourd'hui, sans papier, tout devient difficile. Il peint des reproductions de tableau qu'il a du mal à vendre, a été cuisinier et ouvrier du bâtiment.
Mais il faut repartir. Plus loin, Luis, toujours posté au même endroit, lui aussi dans les mêmes âges, nous raconte les potins du quartier. Il n'y avait pas Natalia ce soir, cette blonde qui
rigole tout le temps.
Visite d'un centre qui accueille des personne présentant des handicaps physiques ou cérébraux, qui n'ont aucunes ressources. La femme qui nous présente son centre
d'accueil, "Jésus caminante", nous raconte qu'elle porte tout cela avec une communauté, faisant fonctionner le tout avec des dons. Impression étrange. Comment est-ce possible que des personnes
consacrent entièrement leur vie aux autres?
Hier soir, à la fin de notre tournée avec Sant'Egido, il ne reste plus qu'un peu de soupe, un homme assis sur une pile de cartons. Il nous dit qu'il vient du Ghana,
il nous montre ses dents qui se déchaussent. Il dit fumer de la cocaïne, que l'argent il le trouve avec sa copine, un peu plus loin sur le trottoir. On lui indique un endroit où il peut se
soigner mais il n'est manifestement pas prêt à franchir le pas. Il sort une photo de sa poche. C'est lui sur la photo, souriant, montrant une belle dentition, le corps musclé, bien loin de celui
que nous voyons ce soir.
Je suis en train de lire le dernier livre du Pape. J'ai envie de savoir, dans les journaux j'ai vu passer une énième polémique, encore, comme souvent?, des propos
extraits, raccourcis, interprétés, déformés.
Je découvre un type humain, des idées claires et convaincantes, des polémiques qui n'ont pas lieu d'être. Je découvre un Pape bien moins conservateur qu'on ne l'a
dit. Juste lire un livre, aller plus loin
Encore un jour férié en Espagne. La fête de l'Immaculée Conception de la Vierge Marie. L'occasion d'un grand repas au noviciat avec des frères des 4 coins du
pays. Dans beaucoup de ses aspects, ce pays me parait infiniment plus catholique que la France. Ici on dit facilement Dios mio, comme une exclamation, en France dit-on encore souvent mon
Dieu? Ambiance familiale ici, nous avons réalisé une crêche gigantesque. La veille, aux vigiles, le prêtre pendant la célébration salue tout le monde, les fidèles, les jeunes, mais aussi avec un
appui particulier vers les soeurs présentes et les novices. A table, on dit parfois que les prêtres sont plutôt avares en compliments pour les religieux. Chacun son "fond de commerce"?
Heureusement, non, tout le monde n'est pas à mettre dans le même panier!
Un prof vient nous faire un cours de Christologie. Il commence par nous dire que chacun doit écrire son histoire du Christ, raconter qui il est pour soi. Sans
perdre de vue qu'il faut rester fidèle à certains fondamentaux, je trouve cela salutaire que de penser sa vie dans le Christ non comme une imitation (sans doute très difficile) de sa vie et de
son oeuvre, mais comme quelque chose qui transforme et forme quelque chose de neuf, en chacun selon ce qu'il est, son parcours, ses talents.