Mardi 8 novembre 2011
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Un matin Amir me lance un « Bonjour, ça va m'sieur » et d'un coup j'oublie un peu mes difficultés
pour faire travailler les élèves, en particulier les récalcitrants, les « qui n'ont pas leurs affaires » ou ceux qui ne sont tout simplement pas là. Ne pas chercher plus loin que ça: le
travail, faire en sorte que celui-là finisse par décrocher son diplôme, malgré ses problèmes de dyslexie, ses retards, son peu de confiance, cette idée absurde que l'on peut avoir beaucoup sans
rien faire, gratuitement.
Comme si la vie pouvait être un long chemin de gratuité dans lequel on ne se donne pas? Même mon prof de psycho le dit. Il dit que la gratuité n'existe pas, que
ceux qui donnent, même s'ils se présentent comme des êtres de pure générosité pétris d'altruisme, inconsciemment n'attendent que la récompense, une estime de soi revigorée, une auréole.
Alors continuer le travail et parfois sortir du sommeil interpellé par ces moments aussi humains qu'un « Bonjour, ça va m'sieur ».
Un temps de vacances avec Laure, le couscous en bas de chez elle, ses escaliers interminables, Paris et ce quartier de Belleville qui m'est familier. Besoin
de la retrouver comme un point de repère, un rappel à ce que je suis dans mon histoire. Les amis sont là pour ça. Beauvais, le rassemblement de la fraternité éducative La Salle. 575 personnes.
Incroyable! 575 personnes qui consacrent un peu de leurs vacances sur un sujet aussi difficile que celui de mener une œuvre. Bien sur, il y a des directeurs dans les lycées pour ça, des
secrétaires et des salles des profs pour animer les programmes scolaires et la vie quotidienne de ces établissements. Mais cela ne suffit pas! Il y a tant de choses à faire pour que l'école aille
mieux, que les jeunes s'épanouissent, que notre futur à nous et surtout le leur deviennent plus beau, plus juste. Le texte de la fraternité dit ceci: « Répondre aux besoins actuels
d'éducation des enfants et des jeunes, prioritairement des défavorisés. »
Un temps à Parménie, ce bel endroit près de Grenoble. 101 jeunes qui se rassemblent pour évoquer un ailleurs, du temps passé dans un petit village quelque part en
Afrique ou au Mexique, à la rencontre d'autres jeunes, d'adultes qui vivent avec tellement moins, loin de nos crises actuelles, du temps pour rêver à un départ prochain vers ces pays, à la
rencontre de soi-même aussi. Dans la chapelle où Jean-Baptiste de La Salle a prié il y a fort longtemps, je suis devant ces rêveurs à leur évoquer un autre rêve, réalisé celui-là, Basida en
Espagne, ces ados qui dans les années 80 ont décidé de vivre ensemble et avec tous ces malades du SIDA dont personne ne voulait. Ces exclus de nos sociétés qu'ils accueillent encore aujourd'hui,
vivant ensemble, ne possédant rien personnellement, pas même l'idée d'une retraite.
Devant ces jeunes, au delà du témoignage, je tente de faire sentir ce faire ensemble qui peut à la fois nous dépasser et nous réaliser sans qu'on y prenne
vraiment conscience.
Fabien m'a posé la question: Alors depuis que tu es là? Comment ça va? J'ai envie de dire que j'avance!
Il y a peu, à quelques jours d'intervalle, je suis allé voir avec Vincent deux films, « Intouchables » et « Polisse ». L'un comme l'autre
parlent finalement de mondes qui ont tellement de mal à communiquer ensemble, à vivre l'un avec l'autre.
Et si parfois il y a des moments magiques comme dans la rencontre entre un riche tétraplégique et un grand gaillard des cités qui vit de pas grand chose, il y a des
rendez vous manqués, comme ce gamin, dans le deuxième film, séparé par sa mère parce qu'on ne peut même pas leur trouver un foyer qui puisse les accueillir ensemble.
Ce matin à la radio, j'entendais un jeune adulte de 22 ans raconter que pour vivre il n'avait rien d'autre que 80 euros par mois, les restes d'une allocation
logement mangée par un endroit où vivre. Je suis là à écrire ces lignes, devant mon ordinateur qui a coûté un mois de son loyer à lui.
La semaine dernière j'ai acheté un livre à 22 euros. Combien de sandwichs aurait-il pu acheter avec çà? Comment ça va? J'ai un peu de mal.
Je repense à Marie-Cécile, rencontrée à Taizé qui se demandait si elle n'allait pas accueillir chez elle un de ces paumés de la vie. Vas-y Marie-Cécile, il est
temps de proposer une autre façon de vivre ensemble.